Cro-Mignonne Incorporated

mardi 21 mai 2024

18

A 17h25 aujourd'hui, ça fera 18 ans que je suis devenue maman.

Ce petit machin au crâne en pain de sucre qui m'a fait vivre un enfer pendant 36 heures (sans parler des fucking "jolis maux" de grossesse, je t'en foutrais, moi, du joli mal qui te ruine le corps, te squatte comme un parasite, bref) a 18 ans aujourd'hui, est responsable légalement de ses actes, va passer le code dans quelques jours, voter aux européennes, passer le bac et, si les oracles et ParcourSup le veulent, commencer médecine.

Vertigineux.

Il n'a plus du tout besoin de moi. Mais comme j'ai de la chance, il a toujours envie de m'avoir dans son paysage. Ce môme est si bien préparé à la vie, à se débrouiller, dans les bons et les mauvais moments, que j'en reste souvent un peu sidérée. C'est moi qui ai fabriqué ça, une cellule après l'autre ?

J'admire sa sagesse, sa détermination, son feu brûlant caché sous un poker face de malade, sa capacité de s'entourer de personnes incroyables, son organisation sans faille même dans le chaos, sa tendresse bougonne, son humour ravageur. J'aime tout de cet enfant, même quand il m'énerve.

Quand il fend sa carapace, il est capable de vous parler de votre regard qui transperce l'âme (enfin de mon regard, le vôtre, il s'en fout), sans que je sache si c'est un immense compliment ou une vacherie subtilement bien amenée. Enfin j'ai décidé que c'était un compliment.

Hier on a déjeuné ensemble et comme il est l'opposé de con et qu'il voit bien que ça remue, pour moi, en ce moment, il me lâche un : "Toi, tu partages tes émotions pour dire aux gens tout ce que tu vois de bien en eux, ou bien quand tu penses que ça ne va pas embêter trop le monde. Sinon tu les enterres au lieu de faire comme tu ferais avec moi, me dire qu'elles sont légitimes."

J'ai, comme il se doit, chialé sur mes pâtes aux truffes. Et lui ai offert la paire de Dr Martens dont il rêvait. Et une pour moi aussi parce que bon, ça se travaille, une réputation de mère géniale.

C'est lui qui me perce l'âme, d'être aussi bellement lui-même, envers et contre tout, voilà.

lundi 22 avril 2024

Dans le nichoir

J'ai été très marquée, ado, par la lecture d'un livre de Marie Cardinal, "La clé sur la porte". Il s'agissait d'une famille (enfin il me semble que le père était très absent) des années 70, avec une nichée d'enfants à eux plus ceux d'autour, voisins, copains, copains de copains, copains de voisins etc, qui avaient accès permanent à leur maison.

Je pense qu'il y avait un projet "politique" autour de cette clé sur la porte, mais surtout une femme qui daronnait à elle seule une improbable quantité d'enfants dont, finalement, l'immense majorité n'était que de passage. J'ai le vague souvenir qu'elle craquait un peu, sur la fin, mais cet esprit d'ouverture, d'accueil, de discussions avec des ados / jeunes adultes en tant que personnes à part entière m'a accompagnée depuis[1].

Il faut dire que mes parents n'étaient pas complètement étrangers à cette notion. Nos camarades étaient toujours bienvenus à la maison, le dégainage d'un couvert ou deux de plus très facile. Et si ça ne s'est jamais joué par douzaines, mon amie de fac a vécu chez nous, du lundi au vendredi, pendant presque toute la durée de notre première année.

Dans un grand élan d'échanges intergénérationnels, on était copains avec un certains nombres de leurs copains (dont certains venaient aux fêtes que j'organisais dès qu'ils tournaient le dos, dans la plus parfaite des discrétions, en tout cas c'est ce que raconte l'histoire officielle). C'est bien, je trouve, que les mômes aient d'autres adultes que leurs parents ou la famille, dans la vie[2].

C'est donc avec beaucoup de fierté et le poids de cet héritage, mi génétique, mi littéraire, que je porte la couronne de daronne préférée des potes de Cro-Mi. Chez nous aussi, ça défile, ça papote, on rit, on débat, on refait le monde. Les bébés queers savent qu'ils trouveront toujours un asile à ma table et sous mon toit. Et s'ils ne le savent pas, je fais passer le message. Même si tout ceci contient une part de flatterie de la part des "petits" et d'égo surdimensionné du mien, je suis bien dans cette posture (et honnêtement, le monde manque cruellement de mères qui se font des maquillages bigarrés pour un oui ou un non et écrivent des mails salés au proviseur au nom du respect dû aux élèves).

Cro-Mi est parti hier en Irlande avec quelques autres lycéens. Qui me saluent par l'intermédiaire de mon enfant, à l'occasion de nouvelles reçues cet après-midi.

"Salut les licornes. Ne faites rien que je ne ferais pas, ça vous laisse quand même de la marge" fût ma réponse.

Cro-Mi m'indique alors que parmi les consignes, on leur a interdit de danser sur les tables des pubs alentours avec deux grammes d'alcool dans le sang.

"Mais j'avais pas deux grammes et qui lui a dit, à ton prof, d'abord ???"

Message vocal récoltant l'hilarité de la troupe.

C'est facile, c'est cheap, mais ça me remplit de joie, de les faire rire. Ca me remplit de fierté de n'avoir jamais perdu ce lien privilégié avec mon aîné.

Je me demande si j'aurai autant de succès avec mes petits-enfants. Mais bon, avec l'hérédité et l'entraînement que j'ai commencé très tôt, je pense que j'ai un bon potentiel de vieille dame indigne. Soyons optimistes.

Notes

[1] Prise de nostalgie je l'ai racheté mais ne suis pas complètement sûre d'avoir envie de le relire. Comment ce livre aura-t-il vieilli avec moi ?

[2] Etant entendu qu'il s'agit de personnes fréquentables à tous points de vue.

vendredi 10 juillet 2020

Adolescence, cette fascinante mue

En préambule à ce billet, que j'aurais mis 18 mois à me décider à écrire, je précise que j'ai demandé l'autorisation à Cro-Mi. Il s'agira, après tout, d'aborder un sujet qui concerne sa vie privée. Sa réponse a été :

D'acc ! Bah t'inquiètes pas :)

Certain(e)s d'entre vous le savent, d'autres ont un peu deviné, Cro-Mi nous a dit quelques jours avant Noël 2018 qu'il se sentait garçon et souhaitait désormais qu'on le genre comme tel.

Nous étions ensemble son père et moi et je dois dire, en préambule bis, que nos avis divergent sur ce sujet mais que les échanges entre co parents se passent dans le plus grand respect l'un de l'autre.

Quoi qu'il en soit je pense qu'on devait avoir l'air bien cons, les bras tombés au sol et la mâchoire décrochée.

Vous savez ce moment précis où votre cerveau ironise en voyant les tripes se remuer en vous glissant qu'il va falloir mettre vos principes tout théoriques à l'épreuve d'une réalité bien proche ? C'était là.


Nous avons cheminé depuis. Cro-Mi de son côté qui réfléchit à sa vie, à son avenir, avec, me semble-t-il, pas mal de maturité et de courage.

Autant j'étais inquiète de ce qui se disait sur ces groupes Discord où la révélation lui est venue, autant je sais aussi pour l'accompagner depuis 14 ans que son sens de ce qui est bien pour sa propre vie est parfaitement développé et depuis fort longtemps.

Sa fibre militante est en éveil, la vibration d'indignation est à l'image des ados de 2020. Mais même si la forme est parfois différente de la mienne, je ne peux pas lui reprocher cette envie d'un monde plus juste où chacun trouve sa place.

Il y a des moments d'exaspération bien sûr, des moments de grands soupirs. Des moments où il faut lui rappeler son âge, pas toujours en regard avec ses ambitions.

Mais je suis épatée par cette petite personne qui guide sa vie comme il lui paraît juste et dont je ne sais jamais bien si son âge est plus près de 14 ou de 1000 ans.

Et son humour.


La chose qu'on nous dit le plus et sur laquelle nous divergeons avec son père c'est : oui mais ça peut changer.

Croyez bien que je suis convaincue de l'impermanence des choses. Que l'adolescence est une phase de mue où l'enfant rêvé par ses parents disparaît, parfois avec force démonstrations de brutalité, derrière la personne que l'ado voudrait être. Est.

Mais après tout suis-je la quadragénaire que je m'imaginais être ? Est-ce que si je deviens vieille je ressemblerai à la vieille dame indigne pour laquelle je m'entraîne avec assiduité ? Qui peut prévoir quoi ?

Alors que son père mise sur une situation qui peut évoluer, je me dis de mon côté que c'est sa réalité. A ce moment précis de sa vie. Et que je choisis de ne pas nier sa vérité, aussi grands soient les soucis que je me fais pour sa vie.


À la maison j'arrive à peu près à le genrer au masculin avec constance. Parlant d'elle à l'extérieur c'est souvent le pronom féminin qui sort, sauf auprès du tout premier cercle d'amies alliées qui ont vécu tout le chemin avec moi. Y compris quand il a fallu confronter mes principes à la réalité à la première visite de sa copine (qui est, bien entendu, une meuf trans de 18 ans. Qui est également une chouette personne avec qui on rit pas mal et, après quelques passages chez nous, je trouve leur relation apaisante pour chacun(e) des deux).

Je prends lentement le pli de lui demander ce qu'il en pense, situation par situation. Comment tu veux qu'on fasse avec les grands-parents (au courant, mais pas immergés dans la situation ? À l'hôpital je t'ai genrée au féminin prise par l'urgence, mais maintenant chez le docteur je suivrai ce que tu veux, ok ?

C'est parfois calamiteux de passage de l'un à l'autre mais je prends le parti d'en rire. Ça n'est pas un pronom personnel, ni même un prénom, qui définit mon enfant.


Au-delà de sa vie, de son avis, je m'interroge sur ce mouvement de fond qui fait que tant d'ados se questionnent sur le genre. <est-ce simplement un effet de parole plus simple, de plus grande acceptation ? (Je doute) Que s'est-il passé pour que le genre devienne une question si prégnante dans la mue adolescente ?


Rires familiaux, n'empêche, quand Cro-Mi prend son air "Jean-Michel Maturité" pour nous dire que "oh moi, je ne fais pas une trop grosse crise d'ado, hein".

LOL. Dans le genre questionnement identitaire on se pose pas mal, quand même, je trouve.

mardi 25 février 2020

Un jour peut-être

Ces derniers mois, cette dernière année et demi de vie ont été sérieusement compliqués par des questionnements, liés à l'adolescence de Cro-Mi, que je n'avais pas vus venir.

Ceux qui savent, savent, je n'écris pas ici ni même sur le blog privé car d'une part il en est de la vie privée des ados et ça, ça se respecte. Et d'autre part car nous ne sommes pas à l'abri d'yeux malveillants (pas vous, les copains, bien sûr) dont nous ne voulons pas sur notre vie de famille.

Exercice d'équilibriste, donc, où je ne me sens pas autorisée à parler de mes états d'âme car ils n'impliquent pas que la mienne, d'âme. Mais quand même ça soulage.

Et même, ça a tangué et secoué très fort.

Ca fait partie de ces moments où vous sentez tout d'un coup la confrontation de vos valeurs "en théorie" et de ce que vous ressentez au fond de vos tripes.

Et puis la réflexion se fait, le temps passe. On apprivoise certaines idées, on se force à en reconstruire d'autres. On ose pas prendre de paris sur l'avenir, ni dans un sens ni dans l'autre.

Alors on se pose dans le présent et on accueille, tout simplement, son enfant dans ses états quotidiens. Son plus tout à fait enfant. Aka "spécialiste du retournage de tête" (je rigole) (pas du tout) (dire qu'il en reste, de son adolescence, et de celle des deux autres) (ils vont me tuer) (mais qu'ils sont magnifiques).

Et puis il vient un moment d'apaisement où on se dit que quoi qu'il advienne du futur, à l'instant T, là, tout de suite, maintenant, il n'y a pas vraiment de problème. Dans cette minute précise, tout va plutôt bien.

On verra quand il sera temps.

(Mais avec une forme de relative sérénité vient l'épuisement de mois de travail de cerveau et de coeur en avant et arrière-plan.)

mercredi 27 mai 2015

La pousse des si jolies mauvaises herbes

Neuf ans.

Ça fait neuf ans et presque six jours que je suis maman. De mon bébé en rondeurs et en brunerie a émergé une grande/petite jeune fille, au fessier arrogant, toute en jambes, qui se préoccupe beaucoup de sa puberté à venir.

Elle est assez casse-pied et tout à fait charmante à la fois. J'aimerais pour elle qu'elle découvre le plaisir du partage avec les autres, elle tient de son père un certain "enfermement" des émotions, qu'elle a pourtant vives. C'est son chemin, c'est elle qui verra.

L'autre jour on les a, elle et sa meilleure amie, emmenées au restaurant puis au cinéma. L'amie en question se souvenait avec bonne humeur d'une blague de ma fille en classe de mer. Cro-Mignonne de rétorquer un "Lol" qui m'a fait rire au point de devoir mettre le frein à main et reprendre mon sérieux pour finir la manœuvre.

C'est horripilant et très chouette à la fois, cette entrée à marche forcée dans le monde des grands. Elle est si pressée. (Et tente déjà de négocier des permissions pour dans deux ans, autant vous dire que j'ai quelques années difficiles devant moi).

Je vous ai dit, aussi, comme elle est belle, intelligente et rigolote ?

Son frère approche doucement la première bougie, dans un mois et demi, on y est.

Il a troqué ses grognements de réclamation de bouffe par des cris suraigus. On tente de lui expliquer le principe du "s'il te plait" (s'il te plait se prononçant, par convention familiale, bababababababa, pour le moment).

Il vit debout, teste son équilibre 25 fois par jour, se jette sur notre ancien matelas au sol avec une confiance totale. Ma santé nerveuse s'en ressent un peu quand il frôle des zones non matelassées.

Et puis de sa pince pouce/index il ramasse et met à la bouche tout ce qu'il trouve sur son chemin (et il en parcourt, du couloir et du tapis, en une journée...). Ça fait dire à son père "tu te rends compte, on l'a connu, il ne savait pas se servir de ses mains !"

Moi de lui répondre "je l'ai connu, c'était un petit tas de cellules avec un programme qui disait : ah ouais, ça serait cool de mettre une main. Ou deux." !

Il ressemble à nous tous: les plissements d'yeux de son père quand il rigole, des expressions de son frère parfois, à sa soeur au même âge pour tout ce qui est de la zone sous les yeux et pour son développement général, à moi aussi, à mon père quand il fronce les sourcils, et au final, c'est lui avec une grande personnalité qui occupe le terrain comme s'il avait toujours été là.

Et je savoure les choses si douces dans la toute petite enfance, ça sera si vite passé. Je les aime tellement que je déborde.