En préambule à ce billet, que j'aurais mis 18 mois à me décider à écrire, je précise que j'ai demandé l'autorisation à Cro-Mi. Il s'agira, après tout, d'aborder un sujet qui concerne sa vie privée. Sa réponse a été :

D'acc ! Bah t'inquiètes pas :)

Certain(e)s d'entre vous le savent, d'autres ont un peu deviné, Cro-Mi nous a dit quelques jours avant Noël 2018 qu'il se sentait garçon et souhaitait désormais qu'on le genre comme tel.

Nous étions ensemble son père et moi et je dois dire, en préambule bis, que nos avis divergent sur ce sujet mais que les échanges entre co parents se passent dans le plus grand respect l'un de l'autre.

Quoi qu'il en soit je pense qu'on devait avoir l'air bien cons, les bras tombés au sol et la mâchoire décrochée.

Vous savez ce moment précis où votre cerveau ironise en voyant les tripes se remuer en vous glissant qu'il va falloir mettre vos principes tout théoriques à l'épreuve d'une réalité bien proche ? C'était là.


Nous avons cheminé depuis. Cro-Mi de son côté qui réfléchit à sa vie, à son avenir, avec, me semble-t-il, pas mal de maturité et de courage.

Autant j'étais inquiète de ce qui se disait sur ces groupes Discord où la révélation lui est venue, autant je sais aussi pour l'accompagner depuis 14 ans que son sens de ce qui est bien pour sa propre vie est parfaitement développé et depuis fort longtemps.

Sa fibre militante est en éveil, la vibration d'indignation est à l'image des ados de 2020. Mais même si la forme est parfois différente de la mienne, je ne peux pas lui reprocher cette envie d'un monde plus juste où chacun trouve sa place.

Il y a des moments d'exaspération bien sûr, des moments de grands soupirs. Des moments où il faut lui rappeler son âge, pas toujours en regard avec ses ambitions.

Mais je suis épatée par cette petite personne qui guide sa vie comme il lui paraît juste et dont je ne sais jamais bien si son âge est plus près de 14 ou de 1000 ans.

Et son humour.


La chose qu'on nous dit le plus et sur laquelle nous divergeons avec son père c'est : oui mais ça peut changer.

Croyez bien que je suis convaincue de l'impermanence des choses. Que l'adolescence est une phase de mue où l'enfant rêvé par ses parents disparaît, parfois avec force démonstrations de brutalité, derrière la personne que l'ado voudrait être. Est.

Mais après tout suis-je la quadragénaire que je m'imaginais être ? Est-ce que si je deviens vieille je ressemblerai à la vieille dame indigne pour laquelle je m'entraîne avec assiduité ? Qui peut prévoir quoi ?

Alors que son père mise sur une situation qui peut évoluer, je me dis de mon côté que c'est sa réalité. A ce moment précis de sa vie. Et que je choisis de ne pas nier sa vérité, aussi grands soient les soucis que je me fais pour sa vie.


À la maison j'arrive à peu près à le genrer au masculin avec constance. Parlant d'elle à l'extérieur c'est souvent le pronom féminin qui sort, sauf auprès du tout premier cercle d'amies alliées qui ont vécu tout le chemin avec moi. Y compris quand il a fallu confronter mes principes à la réalité à la première visite de sa copine (qui est, bien entendu, une meuf trans de 18 ans. Qui est également une chouette personne avec qui on rit pas mal et, après quelques passages chez nous, je trouve leur relation apaisante pour chacun(e) des deux).

Je prends lentement le pli de lui demander ce qu'il en pense, situation par situation. Comment tu veux qu'on fasse avec les grands-parents (au courant, mais pas immergés dans la situation ? À l'hôpital je t'ai genrée au féminin prise par l'urgence, mais maintenant chez le docteur je suivrai ce que tu veux, ok ?

C'est parfois calamiteux de passage de l'un à l'autre mais je prends le parti d'en rire. Ça n'est pas un pronom personnel, ni même un prénom, qui définit mon enfant.


Au-delà de sa vie, de son avis, je m'interroge sur ce mouvement de fond qui fait que tant d'ados se questionnent sur le genre. <est-ce simplement un effet de parole plus simple, de plus grande acceptation ? (Je doute) Que s'est-il passé pour que le genre devienne une question si prégnante dans la mue adolescente ?


Rires familiaux, n'empêche, quand Cro-Mi prend son air "Jean-Michel Maturité" pour nous dire que "oh moi, je ne fais pas une trop grosse crise d'ado, hein".

LOL. Dans le genre questionnement identitaire on se pose pas mal, quand même, je trouve.

Commentaires

1. Le vendredi 10 juillet 2020, 11:39 par Matoo

C'est une nouvelle forme de coming-out qui ne s'imaginait pas dans le cadre familial avant. Mais c'est beaucoup mieux si le cheminement peut se faire à l'adolescence comme cela. Ce n'est pas plus difficile d'accepter un enfant homo, c'est à peu près la même chose en fait. ;)

J'imagine qu'on se posait inconsciemment les mêmes questions, mais sans en avoir le choix. Je crois sincèrement que dans un futur proche, les genres et les sexualités seront plus fluides. C'est autant de libertés et de possibilités infinies de romances, que d'une terrible flippe sur cette terra incognita qui nous attend. Je trouve cela malgré tout assez réjouissant. On va connaître des trucs vraiment inédits de nos aïeux. :-D

2. Le vendredi 10 juillet 2020, 11:42 par Cunegonde

L'important est d'accompagner.

3. Le vendredi 10 juillet 2020, 11:52 par Sacrip'Anne

Matoo, oui je sais ce que tu penses sur la fluidité :) En tout cas c'est la vie réelle et elle vaut la peine, avec son lot de surprises !

Cunégonde je trouve aussi !

4. Le vendredi 10 juillet 2020, 11:52 par Milky

Ha la phase du cerveau qui se fout bien de ta gueule "alors la bobo, elle reste zen là ou bien ?" je vois trrrrès bien ! Et pourtant j'étais un peu (beaucoup) moins en première ligne que toi quand cette personne de la famille nous a annoncé qu'elle se sentait plus à l'aise en "elle" qu'en "il". Finalement c'est juste une phase, le temps de réorganiser ses idées dans sa tête et de composer avec la nouveauté. Enfin, c'est comme ça que je l'ai vécu, et encore une fois je n'avais pas la même proximité avec l'intéressée.

5. Le vendredi 10 juillet 2020, 12:06 par Sacrip'Anne

Milky Alors je vois le chemin plus dense et plus touffu sur le "il ne reste plus qu'à", mais un jour après l'autre :) Elles ont l'air fines les bobos, hein ? :D

6. Le vendredi 10 juillet 2020, 12:22 par lilou-la-teigne

Il ou elle n'est pas l'important, c'est la confiance qu'il a en vous qui importe, l'accompagnement aussi dans un chemin qui peut-être difficile même à notre époque.
Courageuse Cro'Mi. des bisous à vous

7. Le vendredi 10 juillet 2020, 12:50 par Laurent

La chance immense qu'a Cro-Mi c'est qu'il a des parents qui ne le rejettent pas, qui se questionnent, le questionnent, l'accompagnent, c'est IMMENSE quand on pense aux drames que vivent beaucoup de jeunes. Le chemin est encore long, tant pour lui que pour vous, mais il est pavé de bienveillance, d'amour, et ça, ça fait TOUTE la différence.

8. Le vendredi 10 juillet 2020, 13:13 par mume

J'apprends cette information et je vous souhaite beaucoup de courage !j'ai dans ma très proche famille cette situation "inédite" l'enfant concerné avait trois ans lorsqu'il a fait son coming out, stupeur,rigolade,médecin,psychologue,pédopsychiatre...
Six années plus tard, je lui offre toute ma bimbeloterie, foulards, perles, parures de cheveux...Je ne peux comme il le demande couper ce qui l’embarrasse...Son prénom n'est pas un problème pour le moment, à l'école il est "l' artiste" en pantalon ou en jupe,
j'appréhende le futur, que je souhaite comme Matoo "fluide"...

9. Le vendredi 10 juillet 2020, 14:27 par Sacrip'Anne

lilou des bisous à vous aussi !

Laurent merci :) Comme tu te doutes chaque jour est l'objet d'un "est-ce que je fais suffisamment bien ?" et les retours positifs, ça aide.

mume on en finit pas d'être surpris par la vie, n'est-ce pas ? Je t'embrasse fort.

10. Le vendredi 10 juillet 2020, 14:37 par Ginou

Oui Cro-Mi a cette chance d'avoir des parents qui accompagnent... C'est si important, Anne cet amour...

11. Le vendredi 10 juillet 2020, 15:37 par Sacrip'Anne

Ginou je viens d'avoir par messagerie interposée une conversation qui me bluffe encore. Non seulement je l'aime mais je l'admire beaucoup.

12. Le vendredi 10 juillet 2020, 16:05 par Raphaëlle

C'est clair, il a de la chance Cro-Mi, de t'avoir comme Maman. J'espère que je serais à la hauteur aussi si un de mes loulous partageait ce questionnement si important avec moi ! Je vous bise

13. Le vendredi 10 juillet 2020, 16:21 par Sacrip'Anne

Raphaëlle je suis sûre que oui, à ta façon à toi.

14. Le samedi 11 juillet 2020, 07:36 par Valérie de haute Savoie

Pfffiou dis donc tout cela doit être assez chamboulant tout de même. C'est parce qu'il sait que vous l'aimez sans condition qu'il a pu se confier et qu'il pourra vivre cela avec ce poids en moins. Chapeau à vous tous, je vous embrasse tendrement.

15. Le samedi 11 juillet 2020, 08:27 par Franck

Joli refuge qu'il a chez vous moi je dis !

By the way, c'est Cro-mignon maintenant ou bien ?

Ah, j'ai failli oublier, claque une bise au filleul pour son annif' ;-)

16. Le samedi 11 juillet 2020, 08:46 par Sacrip'Anne

Valérie j'espère, oui. On a eu une conversation très belle hier sur la transition, ça m'épate d'avoir fabriqué cette personne si réfléchie et son recul est impressionnant. Bref. Je l'aime, quoi !

Franck merci ❤️ ! Oui je continue avec Cro-Mi(gnon) mais ça commence à faire un peu bébé ! Il faut qu'on réfléchisse à son nouveau surnom !

Le filleul dit "merci" ! Bises de nous !

17. Le mercredi 15 juillet 2020, 11:13 par Leto

Très joli billet sur un sujet casse-gueule. Mais 18 mois de recul, sont forcément une source de sagesse, d'humour et d'amour pour l'écrire.

Sans connaître ton ado, on l'aime pour cette force d'être lui-même à un moment où. La vie n'est pas tendre, encore moins avec nous autres des communautés LGBTQI (et parfois, encore un peu trop, au sein même de nos communautés).
Que sa lumière intérieure brille, brille, brille, avec celle d'autres belles personnes de tous genres, jusqu'à réduire l'ombre et la bêtise crasse à néant :)

We will prevail, not because we are right, but because we are human as much as any body else.

Plein de bonnes choses à toi, au père et à l'ado :)

18. Le mercredi 15 juillet 2020, 15:50 par Sacrip'Anne

Merci Leto pour ce très gentil commentaire. Oui, en dehors de l'aimer, j'admire beaucoup son courage, sa détermination, et son intelligence de la vie :)

19. Le mercredi 15 juillet 2020, 18:24 par Milky

(je te crois que le chemin est plus touffu pour vous, tout simplement parce qu'il y a un détail que j'ai omis de préciser, la personne dont je parle est déjà adulte !)

20. Le jeudi 16 juillet 2020, 10:54 par Sacrip'Anne

Milky bah, d'une certaine façon, je me demande ce qui est pire : lutter une grande partie de sa vie contre qui on est ? Ou bien construire son chemin avec ça comme donnée ?

Bref. La vie, spa facile, ma pauvre dame. :-*

21. Le mardi 21 juillet 2020, 12:12 par Hermione

La société s'adapte, c'est ça qui est bien. Je travaille à l'université et nos étudiant.e.s peuvent nous donner un prénom d'usage qui sera le seul qui figurera sur tous leurs documents, hormis malheureusement le diplôme. Il ne faut fournir aucun justificatif particulier, juste demander. Donc sur les listes d'étudiant.e.s, relevés de notes ou autres, c'est ce prénom qui figurera.

22. Le mardi 21 juillet 2020, 14:46 par Sacrip'Anne

Hermione je dois dire que j'ai été agréablement surprise, le collège nous a reçu, ils sont en capacité, à condition d'avoir l'accord des deux parents, de mettre en place un protocole pour utiliser le prénom choisi par l'enfant trans (même si évidemment ça ne change rien à l'état civil officiel).

23. Le jeudi 23 juillet 2020, 00:02 par Llu

Il est beau ton billet. Je ne suis pas surprise, mais j'ignore pourquoi. J'imagine que j'ai dû comprendre en te lisant qu'il y avait quelque chose.

Je pense que Cro-mi a de la chance de vous avoir et d'être accepté. Il a au moins l'assurance de trouver du soutien auprès de vous, dehors la société me semble encore assez hostile, même si les choses changent.

On discutait de ça récemment avec ma "petite" cousine croate (20 ans déjà !) et les choses sont très loin de la situation en France dans notre village (et plus largement dans le pays) pour les personnes LGBTQI…

Au-delà de sa vie, de son avis, je m'interroge sur ce mouvement de fond qui fait que tant d'ados se questionnent sur le genre. <est-ce simplement un effet de parole plus simple, de plus grande acceptation ? (Je doute) Que s'est-il passé pour que le genre devienne une question si prégnante dans la mue adolescente ?

Ça m'interroge aussi pas mal. Est-ce que ce questionnement remplace le questionnement sur l'identité (double héritage viêt / français) ou est-ce qu'il s'ajoute dans son cas ?

J'ai l'impression que les jeunes générations se posent moins la question et revendiquent plus leur origine que ma génération au même âge (mais c'est peut-être juste un biais à force de suivre des asiats revendicatives :))

Rires familiaux, n'empêche, quand Cro-Mi prend son air "Jean-Michel Maturité" pour nous dire que "oh moi, je ne fais pas une trop grosse crise d'ado, hein".

Ça me fait rire, j'imagine qu'il le dit avec forte sincérité. C'est plutôt chouette d'ailleurs qu'il ne le vive pas comme une trop grosse crise !

Des bisous à vous tous.

24. Le jeudi 23 juillet 2020, 09:05 par Sacrip'Anne

Llu oui, ta dernière phrase m'illumine. Tu as parfaitement raison ! Et ça me fait beaucoup du bien à la parentalité de le lire.

Quant aux questions que nous partageons... la première qui a une idée dit à l'autre, hein ? :)

25. Le samedi 22 août 2020, 17:22 par Verodi

Je suis vraiment admirative de l’intelligence tout court et de l’intelligence du cœur avec laquelle tu traites cette question vive. J’ai relu plusieurs fois ton texte et chaque mot me touche par sa justesse.
Vraiment, tes petits ( même grands ), ont la chance d’avoir de vrais partenaires parents 🐣☀️

26. Le lundi 31 août 2020, 10:32 par Sacrip'Anne

Merci beaucoup, Verodi :-*

27. Le mardi 20 octobre 2020, 18:08 par Anita

Je suis d’une génération où à l’école, les enfants de parents divorcés étaient un peu mis à l’écart... Pas dans les normes de l’époque !
Nous revenons de loin n’est-ce pas ?
Même si rien n’est parfait, les têtes ont évolué, et il est maintenant possible qu’un ado puisse parler à sa famille, et être écouté dans son collège !
Que de souffrances évitées ! Et pourtant, cela ne doit pas être tout simple à vivre, pour vous et l’ensemble de la famille élargie.
La bienveillance dont vous faites preuve est vraiment formidable. Le courage de Cro-Mi aussi.
Mais quelle jolie famille vous constituez ! Je suis fière et émue de vous connaître.

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