La vie et toutes ces sortes de choses

lundi 17 juin 2013

Dinosaures

On a emmené une des stagiaires du marketing déjeuner avec nous.

Qui nous a collé un sacré coup de vieux en ne sachant pas qui était je ne sais plus quelle idole de notre jeunesse enflammée.

Du coup on s'est enfoncés encore en lui expliquant qu'on avait connu Madonna jeune et Michael Jackson noir.

Depuis, sur le plateau, ambiance top 50 où fusent les plus grands noms de la variété internationale et française.

Le camarade L. entonne "and when the rain begins to fall" dans un plus pur style Jermaine Jackson et Pia Zadora. Quant à ma voisine A, elle lutte désespérément contre Stéphanie de Monaco. Mais si, rappelez-vous, "Comme un ouragan !!!".

La stagiaire a détalé depuis longtemps, mais je pense que maintenant, en plus, elle trouve que c'est moche, de vieillir ! :p

lundi 10 juin 2013

Nez dans le guidon

Je bosse, je bosse, nez dans le guidon, réunions, projets 2013-2014.

Parfois dans une grande satisfaction, de la belle ouvrage bien faite. Souvent avec la haute conscience de la grande vacuité (et vanité ?) de notre existence professionnelle.

Mais de salle de réu en présentations, de projets bouclés en projets naissants, le nez dans le guidon.

Ça tient à nos fins de printemps, ici souvent fort actives, et à mon envie à moi de distancer les emmerdes.

Alors je bosse, je bosse, nez dans le guidon...

mercredi 5 juin 2013

Génération Sida

Je ferme le journal de Keith Haring. Emue, bien sûr.

Tranches de ma propre vie qui se mélangent à la sienne.

Novembre 1993. Je vais avec mon père à l'hôpital où mon oncle est admis. Il a un peu moins que l'âge que j'ai maintenant. Il ressemble à une vieille momie, il pue.

"Il a le Sida depuis longtemps, vous ne saviez pas ?"

Non on ne savait pas. C'est un truc qu'on fait volontiers dans ma famille paternelle. On se chope un truc bien mortel, on endure en silence, en serrant les dents, pour que le regard des autres ne change pas, par honte, que sais-je. Et puis on clamse d'un coup, en laissant les autres bien empêtrés dans leur chagrin et le milliard de trucs qu'on aurait dû prendre le temps de se dire.

Bref.

Dernière fois que j'ai vu mon oncle. 29 novembre, il meurt. J'ai souvenir que mon père me dit que la meilleure chose que je puisse faire de mon chagrin et de ma colère, c'est de me donner à fond pour la journée militante qu'on a prévue à la fac le 1er décembre.

Retour quelques semaines en arrière. On a besoin d'expliquer aux étudiants que le Sida n'est pas qu'un truc de pédés. Que n'importe qui, presque n'importe quand, peut être infecté. Oui, encore. On contacte un centre d'accueil de personnes en fin de vie et en grande précarité, pas loin de la fac.

On y rencontre Houria. Elle a l'air d'avoir 80 ans. Elle en a à peine 30. Houria a été contaminée par son mari, lui-même contaminé au bordel, ou quelque chose du genre. Parti parce que sa femme malade, c'était plus la honte que lui-même malade. Houria sans emploi, malade, échoue après des années de galère, de honte et de souffrance dans ce centre où on la rencontre. C'est elle qui, entendant parler de nous par l'encadrement, souhaite témoigner.

Elle pleure de reconnaissance parce qu'on la touche. Parce qu'on ose. Parce qu'on lui serre la main, lui fait la bise. Parce qu'on s'inquiète d'elle et qu'on a pas l'air d'avoir peur.

On passe quelques heures ensemble à récolter son témoignage, que je vais monter à la radio locale où je passe des heures plus potaches, généralement. Et puis à parler, de tout, de rien, de la vie.

1er décembre 1993, le retour. On distribue quelques dizaines de kilos de capotes, négociées gratuitement. On parle tant qu'on peut, à qui veut nous entendre. On se fait envoyer chier, aussi (ce "j'ai déjà mes oeuvres..." je l'ai encore en travers de la gorge, 20 ans plus tard).

Je vais dans l'amphi qu'on nous a prêté pour la diffusion du témoignage d'Houria. Plus de monde que ce que je craignais. On raconte pourquoi on est là, en trois mots et on passe la bande.

Emotion dans le public, émotion pour nous. Je suis entre mon deuil et la force des mots d'Houria.

On sort, je récupère un peu, vais l'appeler pour lui dire comment ça s'est passé, qu'il y avait du monde, qu'ils ont beaucoup demandé si enfin elle arrivait à ne pas avoir honte, comment elle allait.

On m'annonce avec tout le ménagement possible qu'elle est morte quelques minutes avant.

La haine.

J'ai la haine.

Aujourd'hui, je connais des gens qui vivent avec le VIH. Des gens de mon âge, un peu moins. Pas beaucoup de plus vieux, ils ont fait partie de cette génération qui voyait tomber les siens dans l'impuissance la plus totale...

Ce qu'on a en commun, c'est l'accident de capote, c'est le truc foireux qui nous a mené dans ce dispensaire anonyme, gratuit et glauque, où il faudra revenir après une semaine de stress. On est pas beaucoup dans notre génération à n'avoir pas eu la grande trouille au moins une fois. Même sans avoir été exposés, juste pour être sûr.

Ce qui me différenciait d'eux à ce moment précis, c'est le bol. Le bol d'avoir su dire non ou de me tirer, ou le bol que l'accident ne soit pas fatal.

Ce qui me différencie d'eux maintenant c'est qu'ils vivent avec une maladie mortelle dont ils doivent quotidiennement maîtriser l'évolution (ou, on le souhaite, la non évolution. Alors que moi, j'ai eu, peut-être, peur, et surtout, de la chance [1].

Keith Haring raconte qu'avec une sorte d'énergie du désespoir, il a tenté dans ses derniers mois l'homéopathie et l'art thérapie. Arsenal dérisoir.

Ses mots en surimpression.

Et, de plus en plus j'ai l'impression, des mômes qui pensent que le VIH, c'est pas si grave que ça, la preuve, on vit avec, et y a pas un vaccin ?

Tout ça pour ça.

Vous savez ce qu'elle a, la génération Sida ? Elle a la haine.

Note

[1] la chance de n'avoir pas fait la mauvaise rencontre avec laquelle j'aurais fait les mauvais choix, la chance de n'avoir pas été exposée, de ne pas avoir eu d'accident majeur, de n'avoir pas été violée, etc. A quoi ça tient...

jeudi 30 mai 2013

Et aussi ce qui va

La formation de la semaine dernière. Enrichissante, éclairante. Plaisir d'apprendre. Mise en application facile au bureau.

D'ailleurs j'ai plutôt de la belle activité en ce moment, à part un planning de réu de ouf guedin, je bosse sur de chouettes dossiers, qui prennent forme, ça roule. Fait une présentation qui a cartonné hier, contente de la qualité du travail accompli, tout ça. Jusqu'à la prochaine, mais au moins je vais travailler contente.

Cro-Mi va, dans tout ça, au mieux. Certes, il y a CE pollen qui sévit autour de son anniversaire qui l'a un peu mise à genou malgré traitement, ce printemps (si si, les arbres pollinisent, même avec le temps qu'il fait, m'assure son toubib. On se câline et on se colle et on se dit qu'on s'aime et on rit à des blagues idiotes.

Toujours elle, émue de me montrer l'autre soir qu'elle avait dans sa poche un gravier qu'elle gardait comme un trésor, un petit gravier rond et doux, qui vient de devant la maison de nos ancêtres. Comme un secret, comme une douceur. Elle est incroyable, vous savez ?

Et puis mon amoureux et moi, on se tient fort et serrés dans la tempête, droit debout. Perméables au doute, mais justes, nous nous sentons. Et unis. Et plus forts ensemble. Et, dans tous ces malheurs, bien ensemble.

Les premières annonces émouvantes de mariages de copaings.

Le réconfort, des proches, des amis. Parfois là où on l'espère, parfois inattendu. Mais des mots de soutien qui donnent le sentiment qu'on ne se bat pas pour rien.

Et puis mon nouveau téléphone est arrivé. Youpi, fini les 3 ou 4 redémarrages par jour, j'espère !!

Un jour après l'autre, penser aussi à ramasser les petits bonheurs.

En espérant qu'avec tous ces petits bonheurs on arrivera à trouver des moyens de travailler à celui du Lutin.

mardi 21 mai 2013

Derrière la porte

J'étais à deux, trois mètres de cette porte, et derrière elle se trouvaient mes souvenirs.

C'est faux d'ailleurs.

Si cette porte avait été ouverte, si j'avais eu le droit de la pousser, j'aurais vu derrière de nouvelles couleurs, d'autres meubles, d'autres odeurs.

Il n'y aurait pas eu le fauteuil de mon papy, l'odeur de pipe, il n'y aurait pas eu ma grand-mère dans la cuisine, il n'y aurait pas eu, l'étage au-dessus, mon lit et son édredon, comme ceux des jeunes filles d'antan, ni l'eau de Cologne sur la tablette de mon labavo.

Il n'y aurait pas eu les rires, Monocle et SaNiaise dissertant sur Carmen, Papy tonnant que lui, il apprendrait l'allemand quand ça serait une langue morte. Il n'y aurait pas eu de puits d'amour ou de ficelle fraîche, il n'y aurait pas eu Papa qui m'apprend à faire du vélo sans roulettes dans la rue devant.

Il n'y aurait pas eu mon frère petit, maman, il n'y avait pas mes cours de cuisine, ma grand-mère montée sur une chaise à cause d'une souris dans le garage, les têtards au fond du jardin, les promenades à vélo.

Ils sont dans ma tête, ces souvenirs. Nombreux, accentués, ravivés encore par ce passage sur les lieux où ils se sont fabriqués.

Et la meilleure façon de les faire vivre, c'était de les raconter à Cro-Mi, devant la porte, et tout au long du weekend. Les miens, et ceux des autres qu'on m'a transmis.

Et maintenant qu'elle sait où j'ai appris à casser des oeufs ou à faire du vélo sans roulettes, ou son grand-père, son arrière-grand-père, son arrière-arrière-arrière grand-mère on laissé des empreintes qui vivent dans nos souvenirs, elle est heureuse.

Elle me l'a dit ce matin encore. entre sa fierté d'avoir 7 ans et son essayage de cadeaux, entre un câlin du matin et un rire. Elle est contente de connaître nos souvenirs et d'en avoir vu un bout de décor.

Derrière la porte