Sacrip'Anne

« Oui, je sais très bien, depuis longtemps, que j’ai un cœur déraisonnable, mais, de le savoir, ça ne m’arrête pas du tout. » (Colette)

mercredi 7 janvier 2026

Frustrations

Je suis assise sur un petit tas de frustrations.

Aujourd'hui sort Father Mother Sister Brother de Jim Jarmusch.

Nul ne peut ignorer que j'aime beaucoup le travail de Jim Jarmusch, aussi bien au cinéma qu'en musique.

Aujourd'hui est également le mercredi sur deux qui voit mon fils le plus jeune passer l'après-midi et la nuit chez son père.

Je m'voyais déjà[1] aller au bureau aujourd'hui plutôt que demain et me jeter dans le cinéma au lieu de rentrer directement. Me délecter (j'espère) de ce film dès ses premières heures sur les écrans. Me faire plaisir, en somme.

Or, nous sommes en télétravail d'office pour cause de neige. Et mon boss nous a, de toute façon, calé une réunion qui terminera à l'heure du début du film. Fatalitas.

Je vais donc me venger de ma frustration en riant de celle des autres.

Bien souvent, si le film a fait son job, j'émerge d'une séance un peu ailleurs, parfois très émue, à quelques pas du monde réel. Il faut m'ébrouer un peu pour revenir dans la réalité.

Et, grand merci à mes voisins de salle obscure, ce sont souvent les autres spectateurs qui m'aident par des remarques étranges lancées en fin de film.

J'aime particulièrement celles qui surgissent après un film prenant à fin dite ouverte.

Une parenthèse s'impose. Je ne suis pas sûre qu'il existe de fins fermées.

Prenons un exemple dans la fiction avec la fin bien bien "fermée" où l'autrice explique tout, résout tout ou à peu près : Harry Potter. On sent la meuf qui a un sacré problème de contrôle sur son œuvre car les gentils ont leur destin heureux tracé, les moyens leur rédemption, les méchants sont morts ou emprisonnés, les mystères résolus (on se fout un peu de savoir si Harry était dans une transe magique ou mort l'espace d'un instant). On connaît les unions stabilisées, les noms de leurs descendants, les métiers et apparences de chacun. Il n'y a guère que la couleur des charentaises des héros vieillissants qui n'est pas décrite. Or pour moi la question reste posée : comment vit-on un destin fantastique entre 10 et 18 ans et puis pof. Retour à la vie quasi normale ? Sans une trace ? Sans une envie d'en découdre qui chatouille un peu au creux du ventre ? Sans en vouloir toujours plus ? Héros un jour, messieurs et mesdames normalité pour le reste de leur vie ?

Non, ça me paraît impossible. Il y a forcément des aspirations, des traumas résistants, des gratitudes étranges et des rancunes qui viendront parsemer le tortueux chemin de ses personnages. Cette fin semble fermée mais permet surtout à l'autrice de verrouiller des "suites" non autorisées, voilà ce que j'en dis.

À l'inverse, les fins dites ouvertes disent surtout des choses de notre imagination, du bien qu'on veut ou pas aux personnages.

Le rôle de l'art, pour moi, est de poser des questions, pas nécessairement d'y répondre. D'ouvrir une fenêtre, un chemin que je vais emprunter. Or donc si tout n'est pas réglé, je m'en débrouille (je concède que c'est un peu plus compliqué dans la vie, de n'avoir que des questions sans réponses, ou des réponses dont on sent qu'elles ne sont pas "les bonnes" sans qu'on puisse rien y faire).

Parenthèse fermée.

Or donc, aux premières secondes du générique, on entend très souvent les gens s'exclamer de frustration. L'autre jour, la salle applaudissait la fin de Love Me Tender.

Attention, si vous voulez voir ce film et n'avez pas lu le livre, la suite contient un spoiler.

Je vous laisse une dernière chance de vous arrêter là ! Ici. Maintenant. Vraiment, je vous demande de vous arrêter ![2]

Trop tard.

La salle applaudissait et ma voisine de s'exclamer : mais je voulais qu'elle le retrouve, moi !!

En l'occurrence, j'imagine que l'un et l'autre des protagonistes concernés dans la vraie vie sont encore vivants et que rien n'est donc définitif.

Dans la fiction, on sent un renoncement, mais rien n'empêche personne de se dire que paf ! Dix minutes après le clap de fin de la dernière scène, ou juste après la sortie du livre / du film, que sais-je ?, un élément bouleversant s'est produit et bim. Retour de l'être aimé, possibilité de payer en poulets et lapins la consultation.

C'est juste une question d'imagination, de choix, de se raconter la fin d'histoire qui nous fait du bien.

Même réaction à a fin de Les enfants vont bien. Presque mot pour mot (et c'est d'autant plus drôle que j'ai vu les deux films le même jour, l'un après l'autre. Mais mes voisines frustrées n'étaient pas les mêmes personnes.)

Deuxième spoiler alert, si vous n'avez pas vu le film mais avez l'intention de, blablabla, stop.

Je saute une ligne pour vous donner le temps de l'inertie.

C'est bon ?

"Mais je voulais savoir si elle revenait !"

Oui, ils me font rire, les cinéphiles frustrés avec leurs "je voulais".

Ben raconte-toi la suite de l'histoire qui te fait du bien.

Je ne vous raconte même pas les remarques à la fin de Sirat. Putain. Moi en état de sidération avancée et un bon tiers de la salle à faire des remarques improbables. Leur forme à eux de sidération, probablement.

Ils me font rire d'une moquerie un peu acide, mais pleine de tendresse, toutefois.

C'est souvent grâce à eux que je secoue les brumes dans lesquelles le film m'a fait entrer et que je trouve en moi ce qu'il faut pour reprendre le cours de ma vie. Une salle de cinéma : des fauteuils rouges, un écran blanc, le haut de têtes dépassent de quelques sièges.

Notes

[1] Ne me remercie pas pour la chanson dans la tête, c'est cadeau !

[2] Oui, réf de vieux, mais y a-t-il des jeunes qui passent ici ?

lundi 5 janvier 2026

Les pas mouchoirs en papier

Sur la longue liste des défauts qu'on trouve aux mères, j'en ai un majeur : je n'ai jamais de mouchoirs, ni en papier, ni en tissu, sur moi. Ou, quand j'en ai, ils disparaissent en un clin d'œil, un peu comme l'argent liquide (j'en ai, j'en ai plus : où est-il passé ?) pour revenir à ma situation naturelle : pas de mouchoirs[1].

Et puis je me suis porté la poisse. J'ai prononcé les mots fatidiques : je ne pleure pas beaucoup dans la vie. Le lendemain (et c'est vraiment le lendemain que ça a commencé), il se trouve que j'ai commencé à pleurer beaucoup plus souvent dans la vie.

Malheureusement pas parce que je suis entrée dans un bain de larmes heureuses comme le gars Éluard.

La poisse.

Toujours sans mouchoirs.

Alors j'ai pris l'habitude de ramasser et d'entasser au fond de mes poches des serviettes en papier, des feuilles de sopalin.

Ça permet de tendre, sans un mot, de quoi se moucher et se retaper le maquillage à une dame en larmes en face de moi, dans le métro.

De dépanner une vieille dame dans les toilettes du ciné, parce qu'il y avait bien du papier toilette, mais avantageusement (non) coincé à l'intérieur du distributeur.

Vous voyez la suite venir, je n'ai donc jamais quoi que ce soit sur moi au moment où ces foutues larmes décident de sortir de mes yeux pour aller se promener le long de mes joues.

Peut-être qu'un jour je n'en aurai plus besoin et que ça fera apparaître par miracle des mouchoirs, ou autres succédanés, dans mes poches ?

Le poème "Ordre et désordre de l'amour" de Paul Eluard

Note

[1] Oui mais un jour j'ai été victime d'une absence de mouchoirs parce que je les avais filés à mon écrivain irlandais vivant préféré et ça, c'est la classe totale.

vendredi 2 janvier 2026

C'est ainsi que le sceau fut

(Il est 17h27 et je regarde le ciel orange et gris, la nuit n'a pas encore complètement gagné. Ça ne décolle pas complètement le blues qui me tient pour aucune raison précise, mais c'est beau, alors je prends une minute pour regarder).

Je parlais l'autre jour d'un cadeau que je me suis fait ; il est depuis quelques jours en ma possession, l'heure de la révélation a sonné.

J'avais déjà eu le grand plaisir de faire faire un cadeau par Alain et le plaisir des échanges au moment de la création du sceau en question m'avait réjouie. Plaisir d'offrir doublé, donc.

Mais aussi envie d'en avoir un à moi.

Alors quand il a enfin fini par récupérer les pierres idoines, je me suis lancée.

On se connaît depuis longtemps, avec Alain, mais pas encore très bien. Je lui ai donc suggéré d'enquêter sur les terres Bigoudènes, afin de voir si certaines Drama Kouigns de notre connaissance, en l'occurrence Kozlika et Alana n'auraient pas quelques idées à lui souffler pour les caractères qui formeraient, non pas ma signature, mais mon sceau.

Et c'est ainsi que le sceau fut. Et que mes entraînements ont commencé.

Mes premiers essais

Je copie-colle ici le message d'Alain, qui est bien sûr cordialement invité à préciser, expliquer et toutes ces sortes de choses :

Dans la colonne de droite, c’est le mot « soleil » ou « lumière du soleil » 陽光. Dans la colonne de gauche, c’est « soleil joyeux » 樂的太陽.

(Et on voit qui sont les vraies amies pour me trouver quelque rapport avec la luminosité ces derniers mois, mais c'est sans doute pour ça que je les aime tant).

Dûment briefée par mon mentor ès sceaux, je me suis portée acquéreuse via les plus sombres canaux des internets de la pâte de qualité qui irait bien (et dont l'odeur est effectivement évocatrice !). Et le fameux projet avance.

De la pâte à sceaux qui sent le patchoulis.

Du papier à lettre avec mon écriture dessus, et un sceau sous la signature.

D'ailleurs le ciel est d'un bleu vert orangé surréaliste et il fera nuit bientôt, j'ai encore quelques pages d'écriture à produire, je file, j'ai du travail.

mercredi 24 décembre 2025

Plaisir d'offrir et joie de recevoir

Je me suis fait l'autre jour un cadeau, mais ça n'est pas moi qui le fabrique. Et il a été l'objet de contributions extérieures afin que je puisse avoir une surprise.

Ce cadeau, j'en avais envie depuis longtemps, l'idée m'en trottait dans la tête (j'en ai offert un, similaire mais évidemment[1] pas identique, je ne saurai jamais s'il a touché son but, mais pour le mien, c'est un grand oui. Enfin je ne l'ai pas encore vu en vrai, mais je sais.

Depuis quelques jours, je rêve au moment où il sera dans mes mains. Je sais déjà que cet objet a une particularité, très étonnante, il permet la multiplication des cadeaux. Un truc un peu surprenant (quand on me connaît, pas tant.)

Me voici donc lancée, pleine d'enthousiasme, dans un projet, avec des morceaux à assembler, des emplettes à faire, des listes à établir, des mots à écrire.

Tout ça pour un tout petit club d'une dizaine de personnes que je vais voir les uns et les autres dans les... mettons, trois prochains mois ? (Environ, suggestion de présentation, il en est dont je ne suis pas sûre).

Je crois que je ressemble d'assez près à mon fils sur cette photo, en ce moment.

Lomalarchovitch dans une tentative salissante d'écrire à la plume au musée de l'école, cet été.

Je ne sais pas comment ces cadeaux seront reçus et appréciés, tout ce que je peux dire, c'est qu'ils seront pleins de moi. Et je n'en dis pas plus car je meurs d'envie de tout raconter !

Voilà, pour la musique, c'est facile, c'est ma chanson de Noël préférée.

(Tous les ans je pleure de rire devant. "We are the rennes, we are the rennes !")

Note

[1] Vous comprendrez le pourquoi de cet "évidemment" lors du reveal.

lundi 22 décembre 2025

Rhapsodie en lumières orangées dans le bleu froid

Il y a un peu plus de 20 ans, j'ai commencé à raconter n'importe quoi sur les blogs et j'y ai fait une découverte majeure. Des gens. Plein de gens. Avec qui on pense / se comporte / ressent suffisamment pareil pour se sentir en tribu.

Il faut dire qu'auparavant, je me sentais un peu isolée, à part mon amie d'enfance et celle de la fac, toujours un peu cinquième roue du carrosse, pas la plus indispensable du lot.

Et là, ces gens. Qui comprenaient ce que je disais, qui fonctionnaient selon des mouvements compatibles.

C'est ainsi qu'est né mon cercle d'amis, pour la plupart de plus de vingt ans, maintenant.

Tous neuroatypiques as fuck, je le crains bien, hyper, dys et compagnie, même si on est nés à une époque où ce mot n'existait pas et où on était priés de se conformer, merci, bisous.

Il en est une parmi nous qui jure qu'elle est la seule "normale" au milieu de cette tribu de freaks. Ne la croyez pas. (Elle est facile à reconnaître, c'est celle qui s'endort au milieu de 15 bavards, enroulée dans 4 plaids par 18 degrés).

À les fréquenter, j'en ai oublié le décalage, je me suis fabriqué un monde où les gens se comprenaient bon an mal an, et quand ils ne se comprenaient pas, en discutaient. Ça fonctionne pas mal.

Ces derniers temps, je suis brutalement ramenée au sol, j'habite plusieurs heures par jour dans un monde où les repères intellectuels ou culturels sont très différents des miens. Vraiment très.

Alors je fais ce que je peux pour que ça se passe bien aux heures ouvrables mais c'est un peu compliqué à gérer, parfois (et pas vraiment à double sens, surtout.)

Alors je pense à ceux qui comprennent. La tribu des internets, celles et ceux qui m'entourent et avec qui tout est tellement plus intéressant.

Ma tribu, du web ou d'ailleurs, points de lumière dans le froid environnant.

Les lumières de Paris comme points orangés chaleureux dans la lumière bleue de fin de nuit. Les lumières de Paris comme points orangés chaleureux dans la lumière bleue de fin de nuit. Les lumières de Paris comme points orangés chaleureux dans la lumière bleue de fin de nuit. Les lumières de Paris comme points orangés chaleureux dans la lumière bleue de fin de nuit. Les lumières de Paris comme points orangés chaleureux dans la lumière bleue de fin de nuit. Les lumières de Paris comme points orangés chaleureux dans la lumière bleue de fin de nuit.