Sacrip'Anne

« Oui, je sais très bien, depuis longtemps, que j’ai un cœur déraisonnable, mais, de le savoir, ça ne m’arrête pas du tout. » (Colette)

vendredi 23 janvier 2026

On ne voit pas

J'aime beaucoup Nath Sakura, j'aime ses photos, j'aime sa façon de penser le monde, d'être iconoclaste, un puits de science, une femme drôle et profonde. J'aime aussi sa façon de partager ce qu'elle sait. En technique photographique, en histoire de l'art. Notamment.

L'autre jour je regardais cette conférence.

Avec l'amer (en fait, non, rigolard) constat que j'avais vraiment peu écouté - et tout oublié - de mes cours de physique. Me revoici donc, oreilles grandes ouvertes, à l'entendre dire quelque chose que nous savons tous déjà mais qu'on oublie.

On ne voit pas. Les gens, les objets, rien. On voit ce que fait la lumière quand elle se reflète dessus.

Je me suis figée net.

Pas tellement pour cause de révélation technique sur la photo, j'ai passé l'hiver à essayer de mesurer la lumière pour en faire des photos regardables, lumière incidente et lumière réfléchie me sont devenues familières. Au moins il y a quelque chose dans le lot qui réfléchit - pas toujours moi.

Photographier, c'est littéralement dessiner avec la lumière. En faire émerger un morceau de notre vérité intime.

Ce qui m'a attrapée au vol c'est le côté métaphorique de cette phrase.

J'ai l'impression qu'elle parle d'une certaine façon d'être au monde.

Qu'il s'agisse de tisser des liens avec des gens, de considérer une forme de beauté, d'écrire, de photographier, il me semble que, oui, ça me ressemble. Éclairer juste assez pour créer du contraste, la lumière qui met l'ombre en valeur et l'inverse.

Tout le monde sait maintenant que j'ai une fascination pour le toit du bureau mais tout le monde n'a pas remarqué qu'en hiver, j'y cherche les points de lumière qui éclairent la nuit, en été les ombres et nuances qui compensent la brutalité du soleil. J'écris en cachant des informations essentielles à la vue de toutes et tous. Il faut savoir regarder dans les recoins pas éclairés pour savoir ce que je dis vraiment, être dans la bonne résonance, la plupart des gens, même très proches, ne voient pas tout (ça n'est pas un reproche). Parfois une seule personne peut savoir, mais seulement si elle a envie de chercher un peu ce qui n'est pas en pleine lumière.

Bref. Je joue de la lumière pour créer de l'ombre autant que pour admirer son reflet.

Ce qui m'importe, qui m'émeut, qui compte pour moi c'est ce qui se passe quand un peu de lumière frôle les âmes. Dans presque tous les domaines.

Pas forcément le plus confortable quand c'est mon regard qui éclaire. Mais souvent tellement plus vrai que n'importe quel masque.

Une rangée verticale de fenêtres allumées dans un immeuble éteint, à l'heure de la lumière bleue. Devant, le tronc et les branches d'un arbre sans feuilles.

jeudi 22 janvier 2026

L'épique pizza

Lomalarchovitch a, il y a une quinzaine, décrété qu'il ferait une pizza maison, dans le but avoué de devenir le maître de la pizza de notre maison.

Ainsi soit-il.

Il se lance dans un bouquin de recettes, m'écrit une liste d'ingrédients à acheter, fait le marché avec moi, joue un peu longtemps, malgré mes alertes répétées sur le temps nécessaire à faire la pâte, à additionner le temps de levée.

Puis prend un plat trop petit, fout de la farine et de l'eau partout.

Noie ma balance dans un litre d'eau sur le plan de travail.

Avant de constater qu'on n'aura jamais une pizza prête pour le déjeuner.

On se dit que la pizza sera pour le soir et je me débrouille pour qu'on ait à déjeuner.

Il se trouve, à sa décharge, qu'il me restait de la levure fraîche un peu vieille, ce qui la rend rageuse. Entendre, ça monte bien.

L'après-midi, il joue un peu trop longtemps malgré mes alertes répétées sur le temps de réalisation des étapes nécessaires, à ajouter au temps pour cuire la pizza.

Finit par s'attaquer à l'œuvre de sa jeune carrière de pizzaiolo.

J'oublie de lui dire que sa pâte a beaucoup beaucoup beaucoup levé et qu'il peut n'en mettre qu'une partie. Et que le temps de cuisson est corrélé à la quantité de pâte.

Il enfourne.

La pizza cuit.

Le four sonne.

À vue d'œil c'est très très très épais. Pas complètement moche. Ça sent bon.

À la découpe, ça manque clairement de cuisson.

J'essaie de masquer autant que possible mon fou rire.

Je relève les points positifs. Principalement : c'est super, tu as appris plein de choses !

On goûte. Mon fou rire vire au hoquet. C'est vraiment dégueu, la pâte mi-cuite goût levure.

Cro-Mi disparaît aux toilettes et vomit à bruits outranciers.

Je retiens ma nausée.

Lomalarchovitch est déçu, forcément, petit chou. Vexé comme un pou. Je l'encourage, je lui explique qu'on a tous loupé, et qu'on loupe tous encore, que c'est comme ça qu'on retient ce qu'il faut faire et ne pas faire.

Je le laisse digérer sa déception et nous retenterons, ensemble, cette fois. Histoire qu'il puisse voir qu'il a foiré, mais de si peu, que la prochaine sera délicieuse.

Comme dirait son frère : au moins, il sait où est la cuisine.

(Oh putain que cette pizza était immonde.)

L'épique pizza. Enfin un tout petit morceau de cette épique pizza.
L'épique pizza. Enfin un tout petit morceau de cette épique pizza., janv. 2026

lundi 19 janvier 2026

Le projet

Voilà.

Le projet n'en est plus un, ma partie du travail est achevée.

Six des destinataires sont entrés en possession de leurs cadeaux, deux remis par moi, quatre envoyés par la Poste vers un groupe d'irréductibles - autant que retranchés - amis du bout de la Terre.

Restent deux, impossibles à dater, j'ai hâte. Toujours un peu effrayée de taper "à côté", toujours émue de dire à quelques-uns que c'est chouette, de se connaître.

Et comme je n'en avais pas assez, j'ai fièrement apposé mon sceau sur l'enveloppe des étrennes du gardien.

Pour le moment, Le Projet m'a apporté des flots de douceur, de tas de formes d'amour, à choisir, fabriquer, remettre, mais aussi par les jolis retours des personnes concernées.

Je suis bien contente.

Une sorte de billet de blog manuscrit.

jeudi 15 janvier 2026

Le livre qui me pose des questions à l'oreille

Je ne parle pas souvent de livres ici. Je ne sais pas bien faire ; il y a déjà tant de gens qui le font mal et très peu qui le font bien.

Et puis pour dire quoi ? Recopier la 4e de couverture ? Insulte à votre intelligence, vous la lirez très bien sans moi. Vous parler de l'histoire ? Et vous priver du plaisir de la découvrir ? De tout ce qui se passe dans notre tête quand on découvre un texte et qu'on fait notre partie du boulot, le mettre en image, en sons, en résonnances avec ce qui fait de nous des humains singuliers ? Vous empêcher de le vivre ? Non merci.

Une fois n'est pas coutume. Pendant les premières heures de 2026, j'ai lu un livre dont je ne connaissais que le titre et la date de sortie. Il m'a fait un drôle d'effet. Je l'ai lu vite, très. J'ai souri à un écho lynchien de frontière très perméable entre le "normal" et "l'impossible". Je me suis dit que des tas de gens allaient détester la fin qui n'explique rien. Avis, donc, si vous aimez les livres qui vous prennent par la main, vous font un gros câlin et vous bordent dans votre lit, rien de tel ici.

Ça ne servirait qu'à décevoir, d'ailleurs, le "quoi ?"

Si je peux employer une métaphore hardie (et je peux ; ceci est mon blog), je vais vous parler de trébuchement. L'autre jour en rentrant chez moi j'ai failli me vautrer face contre terre. J'ai trébuché dans le tout petit relief que faisait le bord d'une dalle de béton qui s'est "désalignée" et est maintenant, quoi ? Un centimètre plus haute que sa voisine, à l'endroit où ma semelle épaisse l'a accrochée. On n'en a rien à foutre que ce soit des eaux infiltrées, du froid intense, des sécheresses insupportables un infime tremblement de terre, qui a fait bouger cette dalle. Ça ne change strictement rien au fait que j'ai trébuché. C'est un fait, après j'aurais pu tomber, péter mon nez, mes lunettes et mon appareil photo, ou me rattraper et en être quitte pour une bonne frayeur. Dans les deux cas ça a peu d'intérêt mais c'est pour dire : la cause n'apporte rien à la suite. Si ce n'est que je fais très gaffe chaque fois que je passe là.

Alors qu'est-ce qu'il m'a fait, ce livre, au point que j'ai envie de vous en parler. Il m'a parlé d'humains, de la vie qui, quelle que soit la nature de son obstacle, poursuit son chemin, comme l'eau : parfois infiltrée, jaillissant plus loin, plus tard, parfois paisiblement, parfois en cascade ou en mouvement déchaînés. Il m'a parlé de la paralysie qui nous prend quand on est coincés entre différentes loyautés, celles à d'autres, celles à soi. Des questions que ça pose quand on acte que quelque chose en nous a bougé, qu'une trajectoire s'est légèrement infléchie. Il m'a parlé de chaque jour qu'on vit qui ajoute une trace dont on ne se défera jamais, qui viendrait influencer un peu, moyen, beaucoup, la suite de notre histoire.

Il m'a parlé de la vie sans mode d'emploi. D'amours qui ne peuvent coexister dans la vie telle qu'on l'avait prévue.

Il revient me susurrer des questions à l'oreille, au point que je l'ai relu, hier soir, pour essayer de dompter sa façon d'interférer avec mes pensées, celles d'avant l'avoir lu, celles d'après. Je crois que c'est une tentative qui avait échoué avant même que je ne commence, d'autres questions ont surgi, toutes déployant un faisceau immense de réponses possibles, à ce stade, autant s'en foutre, des réponses.

Il continue à me murmurer des questions. C'est dire qu'il a posé sur moi son empreinte.

(Vous savez me joindre pour me demander la réf, et si vous ne savez pas demandez dans les commentaires.)

Des livres - mais pas celui dont je parle.

mercredi 14 janvier 2026

Le malus banlieue

On me recommande un film à aller voir toutes affaires cessantes, ce qui nous mène à vendredi soir ou samedi.

Je tentais de m'extraire mentalement du cauchemar qu'était mon retour en train hier soir, en cherchant la bonne séance au bon endroit[1].

Certes j'aurais pu me rendre dans un UGC ou MK2 facilement accessible en transports en commun, mais la séance de 10h15 du dimanche matin, en partant à 9h15, bon. J'ai beau être matinale, c'est quand même un peu violent. Ou celle de 18 heures, qui nous met le début du film à 18h15, puis deux heures et demie de film, le temps de s'extraire du cinoche et de se rendre à la station la plus proche, 21 heures, l'heure où les correspondances commencent à s'enchaîner moins bien, retour 22 heures au moins, il y a un tas de contraintes à gérer.

Bref, je me faisais la réflexion qu'on a une sorte de malus banlieue, quand même. Et encore, je suis en petite couronne, j'ai le choix entre un train et un métro pour rentrer chez moi, et même un Noctilien (mais j'ai passé l'âge de ces conneries, bordel).

Dès qu'on veut mettre le nez dehors, boire un verre le soir (on ne boit jamais un seul verre), se jeter dans un cinéma de toute urgence, voir une expo, il y a une logistique qu'il serait dangereux de négliger, faute de terminer la soirée dans une galère sans nom. Ou à payer une fortune à un taxi pour rentrer.

Pendant très longtemps, vivre dans Paris ne me tentait pas plus que ça. La période des enfants, la logistique des courses et des poussettes dans des immeubles forcément trop étroits, les appartements forcément trop petits rapport à mon budget.

Aujourd'hui, j'adorerais pouvoir sortir de chez moi, marcher 5 minutes pour m'engouffrer dans une salle de ciné, ne pas me soucier du retour, il y aura toujours moyen de rentrer à pied, ou en vélo (encore que je ne pratique pas le vélo dans Paris mais c'est une autre histoire).

Évidemment mon budget est encore plus réduit, cette envie a peu de chances de trouver résolution.

On a la vie qu'on a, j'aime mon appartement des quartiers populaires, il est suffisamment vaste pour nous trois, il mériterait d'être refait de fond en comble mais hey, on s'en tape, et ça n'est pas SI loin, vraiment pas.

Mais quand même.

Oui, il existe, ce malus banlieue[2].

Un type à velo descend la rue, le cinéma Le Balzac en arrière plan.

Notes

[1] Et ça va me mener dans ce temple de l'étrangeté qu'est le Balzac, cette institution, aussi bien en termes d'ancienneté de l'établissement qu'au sens : endroit où on met des gens un peu étranges. Comme aux Cinq Caumartin mais encore plus riches et snobs.

[2] Et oui, je sais que les villes de banlieue disposent de cinémas, de programmation culturelle parfois riche et variée. Mais le jour où le cinéma du centre-ville programme ce film, en VO, je mange mon chapeau.