Je suis assise sur un petit tas de frustrations.
Aujourd'hui sort Father Mother Sister Brother de Jim Jarmusch.
Nul ne peut ignorer que j'aime beaucoup le travail de Jim Jarmusch, aussi bien au cinéma qu'en musique.
Aujourd'hui est également le mercredi sur deux qui voit mon fils le plus jeune passer l'après-midi et la nuit chez son père.
Je m'voyais déjà[1] aller au bureau aujourd'hui plutôt que demain et me jeter dans le cinéma au lieu de rentrer directement. Me délecter (j'espère) de ce film dès ses premières heures sur les écrans. Me faire plaisir, en somme.
Or, nous sommes en télétravail d'office pour cause de neige. Et mon boss nous a, de toute façon, calé une réunion qui terminera à l'heure du début du film. Fatalitas.
Je vais donc me venger de ma frustration en riant de celle des autres.
Bien souvent, si le film a fait son job, j'émerge d'une séance un peu ailleurs, parfois très émue, à quelques pas du monde réel. Il faut m'ébrouer un peu pour revenir dans la réalité.
Et, grand merci à mes voisins de salle obscure, ce sont souvent les autres spectateurs qui m'aident par des remarques étranges lancées en fin de film.
J'aime particulièrement celles qui surgissent après un film prenant à fin dite ouverte.
Une parenthèse s'impose. Je ne suis pas sûre qu'il existe de fins fermées.
Prenons un exemple dans la fiction avec la fin bien bien "fermée" où l'autrice explique tout, résout tout ou à peu près : Harry Potter. On sent la meuf qui a un sacré problème de contrôle sur son œuvre car les gentils ont leur destin heureux tracé, les moyens leur rédemption, les méchants sont morts ou emprisonnés, les mystères résolus (on se fout un peu de savoir si Harry était dans une transe magique ou mort l'espace d'un instant). On connaît les unions stabilisées, les noms de leurs descendants, les métiers et apparences de chacun. Il n'y a guère que la couleur des charentaises des héros vieillissants qui n'est pas décrite. Or pour moi la question reste posée : comment vit-on un destin fantastique entre 10 et 18 ans et puis pof. Retour à la vie quasi normale ? Sans une trace ? Sans une envie d'en découdre qui chatouille un peu au creux du ventre ? Sans en vouloir toujours plus ? Héros un jour, messieurs et mesdames normalité pour le reste de leur vie ?
Non, ça me paraît impossible. Il y a forcément des aspirations, des traumas résistants, des gratitudes étranges et des rancunes qui viendront parsemer le tortueux chemin de ses personnages. Cette fin semble fermée mais permet surtout à l'autrice de verrouiller des "suites" non autorisées, voilà ce que j'en dis.
À l'inverse, les fins dites ouvertes disent surtout des choses de notre imagination, du bien qu'on veut ou pas aux personnages.
Le rôle de l'art, pour moi, est de poser des questions, pas nécessairement d'y répondre. D'ouvrir une fenêtre, un chemin que je vais emprunter. Or donc si tout n'est pas réglé, je m'en débrouille (je concède que c'est un peu plus compliqué dans la vie, de n'avoir que des questions sans réponses, ou des réponses dont on sent qu'elles ne sont pas "les bonnes" sans qu'on puisse rien y faire).
Parenthèse fermée.
Or donc, aux premières secondes du générique, on entend très souvent les gens s'exclamer de frustration. L'autre jour, la salle applaudissait la fin de Love Me Tender.
Attention, si vous voulez voir ce film et n'avez pas lu le livre, la suite contient un spoiler.
Je vous laisse une dernière chance de vous arrêter là ! Ici. Maintenant. Vraiment, je vous demande de vous arrêter ![2]
Trop tard.
La salle applaudissait et ma voisine de s'exclamer : mais je voulais qu'elle le retrouve, moi !!
En l'occurrence, j'imagine que l'un et l'autre des protagonistes concernés dans la vraie vie sont encore vivants et que rien n'est donc définitif.
Dans la fiction, on sent un renoncement, mais rien n'empêche personne de se dire que paf ! Dix minutes après le clap de fin de la dernière scène, ou juste après la sortie du livre / du film, que sais-je ?, un élément bouleversant s'est produit et bim. Retour de l'être aimé, possibilité de payer en poulets et lapins la consultation.
C'est juste une question d'imagination, de choix, de se raconter la fin d'histoire qui nous fait du bien.
Même réaction à a fin de Les enfants vont bien. Presque mot pour mot (et c'est d'autant plus drôle que j'ai vu les deux films le même jour, l'un après l'autre. Mais mes voisines frustrées n'étaient pas les mêmes personnes.)
Deuxième spoiler alert, si vous n'avez pas vu le film mais avez l'intention de, blablabla, stop.
Je saute une ligne pour vous donner le temps de l'inertie.
C'est bon ?
"Mais je voulais savoir si elle revenait !"
Oui, ils me font rire, les cinéphiles frustrés avec leurs "je voulais".
Ben raconte-toi la suite de l'histoire qui te fait du bien.
Je ne vous raconte même pas les remarques à la fin de Sirat. Putain. Moi en état de sidération avancée et un bon tiers de la salle à faire des remarques improbables. Leur forme à eux de sidération, probablement.
Ils me font rire d'une moquerie un peu acide, mais pleine de tendresse, toutefois.
C'est souvent grâce à eux que je secoue les brumes dans lesquelles le film m'a fait entrer et que je trouve en moi ce qu'il faut pour reprendre le cours de ma vie.











