Des gens qui se suivent et ne se ressemblent pas

Je suis sortie du bureau hier soir avec trois quarts d'heure à tuer, avant de retrouver ma compagne pour la soirée. J'avais déjà copieusement arpenté Paris sous la pluie, depuis le matin, j'ai donc fait le choix de la facilité et filé au Starbucks de Saint-Lazare avec une envie de cappuccino, de musique dans les oreilles, de bouquin à la main, le long de la fenêtre qui donne sur la rue d'Amsterdam. A 30 pas de mon but, je me fais alpaguer par une dame qui me demande de l'argent pour acheter des laitages aux sept enfants qu'elle élève seule.

Je lui réponds que je n'ai pas de monnaie, elle me demande (sur un ton qui ne laisse pas énormément de place au refus) de lui offrir un chocolat. Je considère une seconde la situation, me dis que, ouais, la vie a été plus drôle qu'en ce moment, pour moi; mais pour elle, ça doit être pire. Parce que même si tout ce qu'elle va me raconter est plus ou moins vrai (ou plus ou moins faux), ce qui l'amène à venir chercher le contact dans une gare bondée, c'est probablement quelque chose qui fait de sa vie un chemin plus dur que le mien. Ou qu'elle a un sens du challenge hors du commun, ce qui ça mérite d'être félicité. Et merde, en ce moment, en tout cas, je peux encore offrir un chocolat, fût il au prix honteux que Starbucks pratique, donc je l'embarque. Elle me dit qu'elle va le boire avec moi, ma fibre anti sociale se hérisse et je lui propose de transiger : on bavarde dans la (longue) file d'attente, mais après ça j'ai besoin d'un moment seule. On a à peine fait un pas dans la queue elle me raconte qu'elle n'a pas mangé depuis je ne sais combien de temps car elle a un cancer. Que sa petite a des problèmes, il faut l'emmener chez l'orthophoniste, que la grande a des problèmes, il faut l'emmener chez l'ophtalmo. Et en fait c'est pas un cancer, qu'elle a, c'est deux dont un féroce qui lui donne des embolies pulmonaires et les traitements ça lui donne des plaques. Ça la gratte, ça lui fait des cicatrices énormes, et de là, elle me montre son bras, effectivement barré d'une énorme cicatrice, mais probablement pas due à du grattage (ou alors elle a des pattes de grizzly). Et je vous vois, entre incrédulité et hilarité, je ne suis pas complètement dupe, je la trouve super pimpante (dans un style relatif) et vive pour quelqu'un qui était en chimio ce matin et occupée à vomir le reste de la journée. Mais hey. Je joue cœur, toujours, même si ça me met parfois dans des situations improbables.

Dans ma tête, ma voix intérieure ricane : ma fille, tu es la victime parfaite du "Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens", l'ouvrage culte de mon amie Kozlika ! Et je m'en fous. Dans le doute, ça ne coûte rien d'envoyer un peu de gentillesse dans le karma. J'ai posé ma limite : celle d'un chocolat (bien évidemment elle choisit la version signature avec la chantilly, du coulis au chocolat, le Père Noël en string à paillettes qui clignote posé dessus et que sais-je encore [1] pour vous faire payer l'air au prix de l'or. On récupère nos boissons et elle part.

Je m'affale dans le fauteuil. Je mets de la musique dans mon casque, je sors ma liseuse. Rien à faire, je n'arrive pas à lire. Malgré Vialatte. J'ai déjà le cerveau qui pose des phrases pour raconter ce moment. Je suis crevée, j'ai peur d'oublier, je n'ai ni mon PC, ni de quoi écrire alors je raconte la scène au dictaphone de mon téléphone (pour découvrir ce matin que le bruit de fond du café couvre l'essentiel de ce que je raconte). Je souris en pensant à celui ce que je vais voir ce soir soir et qui se foutrait de moi dans un éclat de rire sonore si je lui racontais ce moment (je pense qu'il me trouve parfaitement naïve et bourgeoise, limite dame patronnesse à côté de la plaque, dans ces moments, et il a peut-être raison, mais, pas folle la guêpe, on s'est parlé de plein d'autres choses, pas de ça !)

Je souris en pensant à celui dont je sais pas s'il se moquerait un peu ou s'il dirait un truc super gentil ou un mélange des deux, si je lui racontais ce moment. Ça serait surprenant et l'occasion d'un sourire ou d'un rire, très probablement.

Je suis dans un état un peu bizarre. La vie trouve un chemin vers les mots, les mots peinent à restituer la vie, je suis à la fois de bonne humeur, et simultanément un peu triste que, parfois, le seul truc qu'on a à faire, c'est la manche à Saint-Lazare en espérant qu'une personne sur je ne sais combien s'arrête et écoute dix minutes avant que le grand flot ne reprenne le dessus.

Quand je suis sortie, elle n'était pas en vue. J'ai fait jonction avec celle qui a joyeusement accompagné ma soirée (chouette, une nouvelle copine !). Je me souviendrai longtemps de son air émerveillé quand celui qu'on allait voir a traversé la rue et qu'on s'est salués joyeusement. On a bravé les bourgeois du 16e, passé un très bon moment, plein de livres, de gens qui les écrivent, d'une qui les édite, d'une traductrice virtuose, de gens qui lisent et de chiens. Entre la discussion libraire/auteurs et ce qui a suivi, j'ai découvert avec joie que mon amie Gilda était là aussi et que la balle du "Quand est-ce qu'on se voit ?" avait diablement bien été saisie au bond. Mon dîner a consisté en une Guinness partagée avec cette joyeuse bande.

Ce matin, je me suis traînée un peu, pour arriver au bureau où je ne vais pas, habituellement, le mercredi. Epuisée, les jambes pleines de presque dix kilomètres d'arpentage d'hier. Mais bon, encore une irlandaise au programme ce soir. Je vais me maudire demain, avec cet enfoiré d'Hashimoto, sa grosse fatigue et les insomnies pour pimenter encore un peu la relation. Je vais probablement passer une grande partie de la fin de semaine roulée comme un nem dans ma couette en gémissant sur ma faible capacité à faire des choix de vie raisonnables. Mais non, je ne peux rien regretter de ces moments. C'était trop bon. Ca sera trop bon.

Note

[1] Au cas où l'un d'entre vous rêve de cet élément de décoration, je l'ai inventé de toute pièce, mais la chantilly et le chocolat sont véridiques

Commentaires

1. Le mercredi 27 mars 2024, 12:03 par fredoche

Lao Tseu a dit "la raisonnablitude nous tuera avant la décadence".

2. Le mercredi 27 mars 2024, 12:08 par Sacrip'Anne

fredoche (merci pour l'éclat de rire) je m'applique à lui donner tort, à ma toute petite échelle !

3. Le mercredi 27 mars 2024, 18:20 par Orpheus

On parle souvent des cercles des enfers pour tels ou tels catégories de nuisibles.
Mouais, je crois pas trop aux enfers…
Mais j’espère qu’il existe un bonus karma pour celles et ceux dont la gentillesse et générosité se laissent attraper tout en sachant qu’on les pipotte…
Je crois pas vraiment plus au karma, mais bon, j’espère…

4. Le mercredi 27 mars 2024, 20:39 par Luceluciole

Il est fort raisonnable de s’offrir des moments de joies quand la vie tendrait a nous mettre des bâtons dans les roues, je trouve.

5. Le mercredi 27 mars 2024, 22:46 par Sacrip'Anne

Orpheus je n'y crois pas trop non plus mais je crois aux trucs qu'on fait parce que c'est ce qu'il y a de plus juste pour nous. Plein de bisous. Bientôt bientôt !

LuceLuciole oui, bon, le truc c'est que ça fait deux soirs que le retour est un peu compliqué. Cramer de l'énergie que je n'ai pas pour voir des chouettes gens, oui, pour galérer au retour, moyen !

6. Le dimanche 31 mars 2024, 11:10 par Laurent

J'aime ces rencontres impromptues, surtout quand on leur accorde le bénéfice du petit doute. Et j'aime le "malgré Vialatte". Bisouilles !

7. Le dimanche 31 mars 2024, 20:44 par Sacrip'Anne

Laurent le bénéfice du doute ou une sorte d'accord tacite à se laisser un peu avoir. Gros bisous !

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