Il y a donc un peu plus d'un mois qu'on m'a collée dans la case "diabète gestationnel". A un cheveu près. Un pouillème de cheveu, même. Ça fait rigoler jaune à l'hôpital sur le mode "pas de chance ma pauvre".

Sois diabétique et tais-toi

Il faut savoir qu'il suffit d'une valeur au dessus des seuils pour vous projeter dans l'univers magique des doigts troués. Pas de re test, pas de deuxième chance, que vous dépassiez d'un peu ou de beaucoup, c'est même tarif, sans négociation.

A partir du moment où le verdict tombe, on a droit à une session d'information sur ce qu'il est bon de manger et surtout pas bon du tout de manger (surtout en quantités abusives). Et à manipuler l'outil du diable qui vous pique le bout des doigts afin d'y faire venir la goutte de sang que vous analyserez ensuite comme une grande grâce au lecteur idoine. Mesures à faire 6 fois par jour, avant de manger, puis deux heures après jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Il y avait dans la salle avec moi plusieurs autres femmes, une quinzaine environ (à une session par semaine, du coup, le tout rapporté au nombre de naissances dans l'hôpital, j'ai du mal à me dire qu'il n'y a QUE 4 à 6 % de femmes touchées, dans mon entourage aussi, on est assez au-dessus, ou alors je suis entourée d'un groupe de "pas de bol" ?). Pour la plupart c'était panique à bord à l'annonce des "interdits". Visiblement le fait de consommer du fait maison est un gros avantage sur le rééquilibrage alimentaire nécessaire. Pour certaines, c'était leur liste de courses entière qui devenait, du jour au lendemain, sinon interdite, au moins à réduire.

Pour ma part, c'est plus simple. Réduire un peu les portions de féculent, mettre un légume systématique à chaque repas, alors que j'avais tendance à voir l'équilibre comme quelque chose qui se fait sur la journée, voire la semaine. Oui mais là, c'est pas pareil, ma bonne dame, vous êtes enceinte ! Je ne mange pas très sucré, pas d'énormes sacrifices à faire sur les desserts et les confiseries.

Le brief piquage de doigts est assez élémentaire, mais s'annonce compliqué à faire fonctionner avec nos horaires. Plus question d'attendre mon Enchanteur pour dîner vers une heure du matin les nuits de week-end, ça me semble insurmontable de remettre le réveil deux heures plus tard pour vérifier. Et vu la quantité de réunions qu'on enchaîne au bureau, ça n'est pas toujours hyper simple non plus. Mais bon.

Et vu de l'intérieur, ça donne quoi ?

Finalement ce qui est le plus dur à accepter, pour moi, c'est de devoir penser sans arrêt à la bouffe. J'ai mis longtemps à m'assainir de ce côté là, Zermati et Apfeldorfer m'ont fait le plus grand bien. Or justement, là, il faut réintroduire de l'injonction, de l'interdit.

Les réactions extérieures sont un peu violentes. Du genre "Oh ben un petit régime ça ne fait jamais de mal" (en fait, si, un régime, c'est même très très mauvais pour la santé, vu comme une restriction alimentaire stricte, mais c'est un autre sujet). Ou bien "c'est toujours ça de pris pour après l'accouchement. Pas de bol, j'ai pris peu de poids jusqu'à présent (à vrai dire, c'est le bébé et ses périphériques qui ont pris), du coup, bon. Pas le sujet.

La pensée magique alimentaire est tellement bien ancrée chez plein de gens, et ma grand-mère en particulier, les fausses bonnes recommandations sont légion.

Mais bon. Résister à ça, je sais. Pas depuis très longtemps mais je sais.

Ce qui m'est compliqué c'est de devoir penser à prendre des compléments pour moi de façon à ce qu'on mange à peu près pareil à table on mange des pâtes, j'ajoute un oeuf ou un blanc de poulet, un gazpacho), de penser à vérifier deux heures après, de penser à respecter des intervalles juste comme il faut entre les repas, à prendre un goûter au bureau alors que bon, c'est pas comme si j'avais des tonnes de boulot, etc.

Et puis ce geste, s'il n'est pas très douloureux, n'est pas non plus anodin. Je me fais mal pour me faire du bien ? Pas mon genre.

On a beau savoir que c'est à durée limitée, et même avec des ressources de relativisation assez notables, faut s'y faire et c'est pas drôle.

Malgré tout, Zermati à la rescousse

Fort heureusement, dans ce chemin que j'avais parcouru en découvrant l'approche Zermatienne (!), il y a de quoi accrocher un peu de soutien.

Pour ceux qui ne connaissent pas, prendre la méthode à la lettre est absolument interdit en matière de diabète, gestationnel ou pas ! Il s'agit de manger absolument ce qu'on veut mais de s'arrêter précisément à satiété, en se concentrant sur ses sensations pour arriver au plus près du moment où on a plus faim.

Rien à voir avec une injonction de manger une protéine, un produit laitier, un peu mais pas trop de féculents, un légume vert par repas, et puis des fruits mais pas plus de trois par jour (et ça dépend de quel fruit), et plus de ceci et moins de cela, donc. L'inverse absolu, même.

Pour autant, dans mes apprentissages, j'ai puisé principalement deux trucs qui s'appliquent.

1/ pour ne pas être frustrée par la réduction de la portion de pâtes, là où j'aurais envie d'une grosse assiette mais que seuls 150g sont autorisés, sous réserve que la glycémie soit bonne, etc, déguster. Savourer. Respirer à fond, mâcher longuement chaque bouchée, décortiquer les goûts, s'en repaître. C'est impressionnant comme on découvre des goûts, on se fait des vrais "shoots" de bonne bouffe en mangeant en "pleine conscience", comme ça s'appelle. Du coup, au bout des 150g, on a bien profité et pas eu l'impression d'être puni de quelques rapides bouchées.

Pas évident à acquérir, mais ça se pratique et permet d'ailleurs de se rendre compte qu'on est satisfait bien avant la fin de l'assiette, pour la plupart d'entre nous.

2/ ne rien céder au plaisir. Quitte à devoir manger des choses imposées, je m'impose, moi, de les aimer. Alors certes, l'offre à la cantine rend l'exercice un peu compliqué les midis ouvrables. MAIS. Manger plusieurs jours de suite un légume ou une soupe qui me plaisent ne me pèsent pas, alors que deux rondelles de courgettes à l'eau me plongent en plein marasme. Du coup je concentre ce qui ressemble le plus à une contrainte sur des choses que j'adore, dont je ne me lasse pas et qui me font plaisir.

Curieusement, ça passe beaucoup mieux.

Au bout du tunnel

Avec tout ça ça m'a pris un bon mois de "digérer" (hahaha) la nouvelle, de m'y faire. Je râle encore. Je rue parfois. Je hais l'injonction, vous saviez ? ;-)

Et encore je sais que c'est temporaire. Et encore mes mesures sont à 95 % très en dessous des seuils limites (j'essaie de ne pas y voir une preuve de plus que je suis une erreur de casting du diabète gestationnel). Du coup, j'ai la recommandation bienveillante, dès que j'ai une semaine "sans faute" de faite, de passer à deux jours de mesures par semaine au lieu de 7. Mes bouts de doigts attendent avec impatience.

J'ai aussi la chance de ne pas avoir besoin d'insuline, d'arriver à bien observer ce qui me fait du mauvais effet ou pas. De vivre ça au plus confortablement, malgré tout.

Mais en conclusion, si vous vivez ça, vous aussi, vous avez toute ma compassion. Et si vous êtes un proche de quelqu'un qui est confronté à ce dérèglement passager de la gestion du sucre, pas la peine de rationaliser, de sortir des "le bon côté des choses c'est que tu vas pas finir énorme à la fin", ou "un petit régime, ça va, par rapport à la santé de ton bébé, c'est pas la mer (la mère ?) à boire".

C'est un diagnostic un peu violent qu'on se prend dans la gueule, et pas un truc qu'on oublie une fois qu'on a gobé son cachet quotidien, d'autant qu'il n'y a pas de cachet quotidien. Et tout le plaisir qu'on peut avoir à fabriquer une nouvelle vie ne change pas le fait que c'est notre corps qui prend cher. C'est comme de dire : les nausées c'est pas grave à côté de la magie d'une nouvelle vie. Ça n'est tout simplement pas le sujet, et ça n'a rien à voir.

Et que ceux à qui ça ne plait pas aillent bien se faire cuire le cul, bien sûr ;-)